Qualité de l’apprentissage des mathématiques et des sciences en Espagne et en France
Paul Cahu, Lucas Gortazar
11 set., 2019
À l’aube d’une nouvelle révolution technologique, les compétences en mathématiques et en sciences seront de plus en plus essentielles au progrès social et économique. Pourquoi certains pays sont-ils meilleurs que d’autres dans l’enseignement de ces compétences ? En 2023, les compétences en mathématiques et en sciences des élèves de niveau CM1 mesurées en Espagne et en France par l’enquête internationale TIMSS étaient toujours nettement en dessous des autres pays développés. De plus, la performance des élèves s’est dégradée dans les deux pays depuis l’édition précédente de 2019.
Cette note analyse en détails ces résultats, grâce aux données individuelles de l’enquête TIMSS, qui ont été publiées en février 2025. Elle aborde l’évolution des principaux facteurs sociaux qui influencent l’apprentissage des élèves et construit un nouvel « indice de qualité de l’apprentissage » (IQA). Cet indice mesure la contribution nette des systèmes éducatifs après prise en compte du contexte social, économique et culturel des élèves et des familles, et notamment dont les enfants ont été stimulés par leurs parents durant la petite enfance. Elle propose également des pistes qui pourraient expliquer les causes de la variation de cet indice d’un pays à l’autre. Nous trouvons que:
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L’indice de qualité au niveau primaire, déduit des données TIMSS, est fortement corrélé à l’indice de qualité au niveau secondaire, que l’on peut calculer grâce aux données des enquêtes PISA ou TIMSS (en classe de 4e). Cet indice de qualité au niveau primaire apparaît comme un bon prédicteur de la qualité des systèmes éducatifs.
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La qualité de l’apprentissage mesurée par notre indice en Espagne et surtout en France est nettement inférieure à la moyenne de l’OCDE en mathématiques et en sciences. Selon nos estimations, cet écart induit une perte économique de 44 milliards d’euros en France et de 7 milliards d’euros en Espagne pour chaque cohorte qui entre à l’école primaire.
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L’indice de qualité au primaire n’a pas beaucoup varié depuis 2019 où il était déjà faible. À l’inverse, l’indice de qualité au niveau secondaire est meilleur en France et en Espagne que dans la plupart des pays développés. En France et en Espagne, la bonne qualité du collège permet aux élèves de rattraper une partie du retard qu’ils ont accumulé à l’école primaire.
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La qualité de l’apprentissage est plus faible pour les élèves socialement favorisés. Le retard vis-à-vis des enfants des autres pays développés est plus important pour les enfants favorisés. C’est donc tout l’ensemble de la société qui pâtit d’une qualité insuffisante au niveau primaire, et pas seulement les couches les plus populaires.
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La baisse des résultats au primaire entre 2023 et 2019 est largement liée à une dégradation des conditions sociales dans lesquelles grandissent les enfants. Davantage d’enfants déclarent arriver à l’école affamés, avec une augmentation de l’ordre de 50 % en Espagne et en France, où près de la moitié des élèves de CM1 déclarent avoir faim tous les jours ou presque. En Espagne, la proportion d’enfants qui ne parlent pas la langue d’instruction à la maison s’est accrue, atteignant 32 %, ce qui a un effet défavorable mécanique sur les apprentissages.
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L’analyse des facteurs explicatifs montre que : (i) les compétences académiques des enseignants sont particulièrement élevées en France aux niveaux primaire et secondaire et en Espagne au niveau secondaire ; (ii) le climat disciplinaire en classe est proche de la moyenne de l’OCDE, mais s’est dégradé dans de nombreux pays, en particulier en Espagne ; (iii) les indicateurs de sentiment d’appartenance et de harcèlement sont bons en Espagne, tandis que la France obtient de moins bons résultats, dans un contexte de déclin mondial ; (iv) le nombre d’heures d’instruction varie de façon importante entre les écoles, ce qui pourrait expliquer en partie les écarts de qualité de l’apprentissage.
Pour relever la qualité de l’apprentissage dans les deux pays, qui partagent des similitudes historiques manifestes en matière de politique éducative, nous formulons quatre recommandations :
a) Améliorer les conditions d’apprentissage à l’école pour répondre à l’appauvrissement social des élèves, notamment par des petit-déjeuners et des programmes de nutrition, en investissant dans un soutien pédagogique accru, en reconsidérant les politiques linguistiques en Espagne et en développant d’autres programmes sociaux pour améliorer les conditions de vie des enfants, comme la distribution de livres.
b) Rehausser les ambitions en matière d’apprentissage, préciser de façon détaillée les objectifs de compétences dans les programmes et fournir aux enseignants du primaire des exemples de leçons prêtes à l’emploi.
c) Améliorer et promouvoir une formation continue efficace, en offrant aux enseignants une formation pratique à grande échelle axée sur l’enseignement des compétences de base et la gestion de la classe dans des contextes divers, en mettant l’accent à la fois sur la rigueur académique et la gestion des émotions.
d) Investir de façon précoce dans la remédiation, en donnant la priorité au tutorat en petits groupes et en ciblant les ressources pédagogiques au niveau primaire, de sorte qu’aucun élève ne soit laissé pour compte avant d’entrer dans l’enseignement secondaire.




